« Négocier » …

Deux de nos collègues ont été reçus mardi 16, à l’issue de la manifestation au Ministère de l’enseignement et de la recherche. Dans le compte rendu qu’ils en ont fait au Conseil de l’I.U.T. qui s’est tenu hier, Guillaume Bordry, chef de département STID, et Bernard Dupuy, chef de département Carrières Sociales ont, notamment insisté sur la nécessaire négociation avec les présidents d’universités à quoi leurs hôtes les ont systématiquement renvoyé.
Il n’est pas faux que cette négociation est au cœur de la LRU et les conseillers du ministre ont, dès lors, beau jeu d’y faire référence. Ceci appelle 3 remarques :
1 Négocier n’est pas dialoguer
Est-ce être maroufle que de rappeler que si dialogue est un appel à l’autre, et suppose sa reconnaissance, il est avant tout, et vraisemblablement pour ceci même, ce qui signe notre humanité ? L’humanité commence au dialogue affirmait JJ Rousseau ; ce qui veut aussi dire que celle-là cesse en même temps que celui-ci !
Est-ce être naïf ou, pire encore, rêveur, que de souligner que le dialogue est à lui-même sa propre fin quand la négociation demeure un moyen mobilisé pour obtenir un effet ? Aux prémices de la pensée grecque, comme si toute l’histoire de la philosophie en dépendait ou que l’exigence de la pensée l’exigeât, résonnent encore les philippiques platoniciennes contre les sophistes : la pruderie platonicienne peut sembler désuète, elle n’en affirmait pas moins, radicalement, c’est-à-dire à la racine, que penser n’est pas manœuvrer, que recherche de la connaissance n’est pas recherche d’un effet ; combien convaincre diffère de persuader !
L’université porte en elle le doux rêve de l’universel et qu’elle disposât autrefois de franchises, était une manière de considérer que la connaissance dût être protégée tant des pressions idéologiques que politiques. Point géométrique qui n’occupe, on le sait aucun espace, elle fut, tel l’agora, ce centre qui tenta de se maintenir à équidistance de tout intérêt particulier, formant ce cercle enchevêtré dans d’autres où s’inventèrent en même temps géométrie et démocratie ! Temple du savoir où se joue le passage de la theoria grecque à la contemplation latine, lieu à la fois neutre et engagé ; en tout cas engageant !
Y introduire dès lors la négociation c’est un peu comme introduire le loup dans la bergerie ! On pouvait croire les marchands chassés du temple : ils sont rentrés par la fenêtre !
Que le savoir, la recherche, l’esprit scientifique dussent désormais faire l’objet de négociation laisse pantois et permet de mesurer la pente dévalée ! Combien d’entre nous avaient vu que le ver était dans le fruit dès la LOLF ? Une telle démarche par projets, objectifs et moyens itérativement négociés peut sembler de la saine gestion des deniers publics, c’est omettre un peu trop facilement le pari sur l’avenir, sur l’intelligence collective comme on dit désormais, qu’implique la démarche scientifique ! Il me souvient d’une république naissante qui sut, en dépit de son isolement diplomatique, de sa défaite militaire, de son désarroi économique, inventer nonobstant, l’école moderne ! On peut sourire des naïves rémanences positivistes de ces Gambetta, Ferry et Clemenceau ; il y eut néanmoins quelque grandeur à avoir ainsi voulu inventer le citoyen plutôt par l’instruction que la contrainte ! Ces humanités, comme on savait si joliment nommer le parcours de formation, s’inscrivaient ainsi dans cette longue histoire qui, depuis le 16e, s’attachait à réinventer l’homme.
De cette histoire, de ses racines, l’université tenait sa tradition démocratique, même si l’on a pu parfois se gausser du formalisme ou de l’inutile solennité de ses instances représentatives. Mais de cet esprit démocratique, l’université conservait l’irréfragable légitimité de la volonté générale que ne pouvait, que ne devait, que n’aurait jamais du récuser quelque oukase technocratique que ce soit !
On en est loin désormais ! Oublié Kant qui catégoriquement installait l’homme comme fin et non comme moyen ! Dans la grande partie de bonneteau ou de poker menteur qui s’inaugure désormais, je crains bien que l’humain, et la connaissance avec lui, ne soient plus que des moyens, qu’on négociera, certes, mais conditionnés surtout à d’autres impératifs où la performance le disputera à l’utilité !
L’ironie voudra que ce soit au nom de l’autonomie que s’opéra ce rapt politicien ! Pour autant que la responsabilité suppose la liberté ; que cette dernière signifie que l’on puisse se déterminer à partir des seules normes que l’on s’est imposées à soi-même, force est de constater que connaissance, sciences et recherche ne sont plus autonomes mais bel et bien hétéronomes, contraintes qu’elles sont désormais par des normes, des règles qui ne la regardent en rien, mais qui les regardent en revanche de très près !
J’appelle perversité (comme d’autres !) cette usurpation où le moyen s’érige en fin, où l’esclave bouscule le maître ! La dialectique peut entonner les sirènes de modernité qu’elle voudra : elle n’y peut mais ! De la distinction scholastique des arts libéraux et serfs, il ne reste plus rien ! Plus rien d’autre que l’assujettissement de la connaissance à des normes qui lui échappent ! Oui cette loi est perverse !
Qu’on ne s’y trompe pas ! on voudrait nous faire croire, au nom d’un modernisme autoproclamé, qu’il s’agit là d’un changement de culture ! Celle de l’efficacité et des comptes à rendre ! Celle de la responsabilité ! En réalité c’est de l’abandon de toute culture dont il s’agit ! D’autant que les comptes sont tellement rendus qu’il n’en est même plus à tenir ! Politique et sciences n’ont jamais fait bon ménage ! L’amer exemple de Platon à Syracuse résonne encore !
Demain nous aurons à négocier la légitimité de nos recherches, de nos démarches ! Demain, plus préoccupés de la recherche de contrats que de recherche fondamentale, nous irons à Canossa, le front humble et la sébile honteuse quémander, qui son colloque, qui son microscope, transi de ne pouvoir toujours justifier l’immédiate utilité de son outrecuidante demande !
Désolé ! Une légitimité ne se négocie pas ! Elle se proclame ou bien… se bafoue !
C’est fait! L’affaire est entendue ! L’université n’a plus rien d’universel ! Elle est une entreprise ! Ce qu’on entre prend ! ou entre met ! Un espace où l’on s’inter pose ! Ce qui là s’interpose, pour jouer les intermédiaires, en ce lieu si fragile où se peut insensiblement opérer la glissade de l’entre prendre à l’inter dire peut être ange ou démon, ce qui facilite ou bloque ! Celui qui se tient là, à la table du fermier général, est messager ou potentat ! La négociation enfin commencée, la fin oubliée, le paraclet a pris le pouvoir pour ne plus cesser de faire jouer ses normes ! Ca y est, il s’est interposé ! Est-il si étonnant que cela qu’étymologiquement voisinent si bien président et parasite ? De l’un à l’autre, le glissement pour progressif qu’il soit, ne relève aucunement du plaisir !
Rentrés dans l’ère des négociateurs, des juristes, des entremetteurs, l’université n’est plus qu’une affaire ! Rondement menée au détour d’un été, subrepticement bouclée aux contours des budgets automnaux… C’est ainsi que meurent les cultures !
Qu’importe la jarre puisque décidément on a l’ivresse de la performance ! Mais ce qui là, d’entre les universités s’interpose n’a vraiment rien de symbolique ! A tout du diabolique !
Négocier c’est marchander
Dans l’idée de négociation il y aura toujours quelque chose de la démarche commerciale, pour être sobre, ou du marchand de tapis, pour l’être moins !
Négocier, c’est entrer dans la recherche du compromis, de l’échange. Je te donne ceci contre cela ! C’est-à-dire dans la zone grise où tout s’équivaut, comme s’il était un équivalent général ! Or, il en est un : la monnaie !
Nous y voilà : tout désormais va se monnayer ! Oh ! loin de moi l’idée de fustiger l’argent avec ce gourmand air de dégoût que savent prendre les puritains de l’abnégation professionnelle ! Il n’est, après tout, lui non plus, qu’un intermédiaire ! Une grenouille, finalement qui, parfois éclate, mais toujours se veut aussi grosse que le bœuf !
Il faut bien une aune et puisque, décidément, l’homme n’est plus la mesure de toute chose, pourquoi pas celle-ci ? On eût pu au moins espérer que ceci signât la victoire des mathématiciens ! Le livre de la vie n’est-il pas inscrit en symboles mathématiques ? Las ! Ce n’aura été que celle des gribouilles et des scribouilles !
Non, le problème n’est pas là ! Il est double :
Négocier, avant tout c’est perdre !
C’est nécessairement renoncer à ceci pour préserver cela qu’on aura estimé plus important ! La négociation relève toujours de la crise, c’est-à-dire du passage ! Faute de mieux, préservons au moins l’essentiel ! C’est accepter d’emblée des contraintes hétéronomes ! Fautes de grives, il en sera toujours pour vous vanter l’alouette !
Or ce que l’on va négocier là, demain, n’est pas anodin : ce sont les conditions mêmes de notre métier ! C’en sont mêmes les principes ! Outre qu’il y aura toujours quelque réel désagrément à devoir encourir l’indéniable précarité que supposent ces négociations sans cesse réitérées ; qu’il y a une évidente désobligeance à devoir se mettre en position humiliante de sempiternel quémandeur, ce que nous allons devoir négocier c’est la légitimité de nos activités de chercheur et/ou d’enseignant ! C’est la place de notre métier dans la cité ! C’est notre observance, plus ou moins dilatoire, des normes de performance et de rentabilité !
Dès lors s’entrechoquent, inéluctablement le temps court du politique, de l’efficacité, du négociateur, et le temps long des sciences, de la recherche mais aussi des transformations sociales. Assurément entrés dans l’ère pré pubère du tout, tout de suite, de la rotation nécessairement rapide du capital, du rétrécissement du calendrier politique (pour ne pas écrire électoral), de l’urgence programmée par la culture du résultat, comment ne pas constater que nous avons perdu, d’emblée ; impuissants que nous demeurons de pouvoir jamais justifier nos travaux autrement que dans le long terme ?
C’est ceci que soulignait Braudel en distinguant trois couches de temporalités pour dresser son histoire de la Méditerranée où la couche politique est la seule à être turbulente mais ne serait pourtant que l’écume brouillonne et désordonnée de temporalités bien plus lentes, presque immobiles dont elle n’est en réalité que l’ultime hypostase.
On devrait s’interroger plus sur le délire mégalomaniaque de cette ère qui croit avoir aboli l’espace, économiquement, par la mondialisation, culturellement via Internet, en même temps que le temps par le truchement de l’informatique, des medias, de cette culture du scoop, du direct.
La toute puissance se manifeste toujours par la suspension du temps : que la lumière soit ! Et la lumière fut ! Rien, nul délai, entre ces deux phrases. C’est en ceci que réside l’omnipotence. Quand la parole se fait acte, qu’il suffit de parler pour que le réel obéisse ! Ce que la formule du magicien contrefait à l’envi. L’impuissance totale se traduit quant à elle par un temps infini entre la parole et le réel. Si pouvoir nous aurions, il résiderait, manifestement, dans la capacité de réduire quelque peu l’infinie distorsion entre nos désirs, volontés et le réel !
Le sage est celui qui a le temps pour lui – il est tempérance – le fou au contraire piaffe d’impatience !
Le politique aussi ! Le négociateur encore !
La logique de la patate chaude
Dans démarche de la LRU, tout se négocie, à des échelons divers ! Et la logique veut que les arbitrages se fassent au plus près de leur terrain d’application ! Le ministère refile la patate aux présidents d’universités ! Et, en cascade, du global au local, la conciliation devra bien s’opérer, entre pairs ! Et la concession ! Tout ce qui se gagnera (soyons prudent : se préservera) se fera nécessairement au détriment d’autre chose ! Dans la perspective de budgets serrés, on imagine l’ambiance !
Sans compter que dans l’esprit d’une responsabilité assumée, chaque petit centre d’arbitrage se devra de rendre compte, de justifier. D’enseignants et/ou de chercheurs, nous n’en finirons plus de devenir des producteurs de contrats d’objectif et de moyens, de rapports d’étapes et autre bilans de réalisation ! Et nous glisserons, invariablement, du terrain de la science, à la science du terrain !
La division du travail garantit l’homogénéité de l’ensemble : au global, les grands principes, les valeurs voire les déclarations d’estime ; au local, les compromis, les pertes et parfois même les quelques gains ! Le prix à payer : l’ample solution de continuité entre les deux ! Le prix à récolter : les victimes se font bourreaux ! Le tour est joué !
Quand je disais que le système était pervers !
Négocier = instrumentaliser
Le latin avait ses sagesses, on le sait : le négoce n’y est jamais que le contraire de cet otium qui est repos à la fois loin des affaires et du politique ; qui est loisir studieux. Cette langue qui ne parvient pas à définir positivement le négoce, traduit évidemment cette approche antique qui n’avait que mépris pour un travail qui vous enchaînait à l’apparente superficialité du réel plutôt que de vous consacrer à ce qui importe et dure !
Dans tout négoce, il y a bien, descente sinon aux enfers, en tout cas aux affaires ! Aux choses ! C’est bien la marque de ce qui fait la dynamique de notre société industrielle : sa capacité à tout transformer en marchandise échangeable ; à ne le considérer en tout cas que comme tel !
En l’occurrence, quelque chose ici, dans le négoce, qui s’insurge ab ovo contre ce temps, que l’on prend, à l’écart, pour apprendre, comprendre, surprendre ! Bref, pour concevoir ! C’est bien d’une affaire de temps dont il s’agit ; de ce temps qui vous met à l’écart de la turbulence ; qui vous permet de souffler – et j’aime à me souvenir que c’est bien pneuma qui chez les grecs désignait l’esprit ! Cet écart de la pensée et de la conscience, où se joue toute notre odyssée, où Hegel voyait à la fois notre puissance et nos conflits, par où l’homme cesse d’être immédiatement du monde pour se retrouver en même temps devant ce monde, avec l’obligation de s’y inventer dès lors une place ; cet écart que désigne si bien le laboratoire ou l’éprouvette, est bien la condition sine qua non et la forme que revêt la pensée, philosophique ou scientifique ; l’otium !
Dès lors, le négociateur irrémédiablement vous enchaîne qui ralentira – au mieux – ou empêchera – au pire – toute démarche rigoureuse, scientifique !
Non décidément faire de l’université une affaire marchande revient inexorablement à en attendre une performance, une plus-value ! Qui ne désire une fin bonne ? qui pourrait rejeter efficacité et performance ? La liberté finalement n’opine que sur les moyens : où, décidément je renâcle ! Le négoce, ici, nous rive au réel dans ce qu’il peut avoir de plus trivial : à la plus-value !
Du dialogue à l’échange ; de l’échange au négoce ! Qu’elle descente !
Sans doute pourra-t-on bientôt dire du négociateur ce que Hugo écrivait à propos de Cimourdain dans 93 :
Il méditait comme on se sert d’une tenaille !

Pierre-Michel Simonin. Université Paris 5

Publicités

2 réponses à “« Négocier » …

  1. La « négociation » avec ce gouvernement est un « non sens », en effet son principe est : « on discute mais de toute manière on fera ce que l’on a décidé ».

    Il y a donc à la base une escroquerie qui n’est même pas masquée, à croire qu’ils nous prennent pour des demeurés.

    Négocier est donc non pas un « acte de bonne volonté » mais de « faiblesse ».

  2. Bravo, pour le texte de Pierre-Michel Simonin,

    Voilà qui nous confirme vers les Etats Généraux de l’Université.

    Si nous mettons en commun, notre pensée, on devrait réussir à créer une Université, top, différente, vivante, où les étudiants pourraient s’épanouir, s’épanouir c’est autre chose que réussir, et les enseignants seraient appréciés, appréciés, c’est mieux qu’évalués…

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s